top of page

Le Voyant d'Etampes d'Abel Quentin


Véritable Gaston Lagaffe de la littérature et professeur d'Histoire à l'université Paris 8, Jean Roscoff est le dernier des Mohicans, enseignant les tenants de la Guerre froide à des étudiants nés après la chute du mur de Berlin.


Il tente un dernier coup d’éclat en écrivant un essai sur un poète américain méconnu, Robert Willow, mort dans un accident de voiture sur une route entre Etampes et Barbizon en 1960. L'universitaire veut réhabiliter cet illustre inconnnu à qui il s'identifie sans se l'avouer. Incompris, solitaire et mort dans l'anonymat. N'est-ce pas ce qu'il vit en permanence, lui que son épouse Agnès a quitté, le laissant végéter dans une routine sans éclat alors qu'il était promis à une brillante carrière d'intellectuel et peut-être même politique ? Que lui a-t-il manqué ? Du courage? Un moteur? De l'ambition comme son meilleur ami Marc, devenu l'avocat indispensable des cénacles parisiens, qui continue par charité d'âme ou fidélité amicale à l'inviter dans ses maisons secondaires au Touquet et en Bourgogne ? La vie bourgeoise et confortable dans laquelle il s'est enfermé l'a rendu mou et privé d'un aiguillon salutaire. Seule sa fille Léonie fait preuve d'indulgence envers ce père qu'elle aime. Une simple "question de génération" pense-t-elle contrairement à Jeanne qui partage sa vie, et qui n'absout aucun des préjugés et manquements de cet universitaire raté et, selon elle, misogyne. Son bilan n'est déjà pas fameux, mais le pire est à venir. La foudre s’abat sur la tête de Roscoff lorsqu’un blogueur l'accuse de racisme.

Son crime ? Avoir minoré la couleur de peau de Robert Willow

Son crime ? Avoir minoré la couleur de peau de Robert Willow qui était noir. Aux yeux de l'essayiste, ce qui définissait avant tout Willow était son adhésion au Parti communiste. Roscoff appartient à une autre génération, celle qui pour mieux combattre le racisme préférait taire les différences de races et de genres, portant aux nues un universalime rédempteur et répérateur. Jeanne et les Milleniums ont transformé les règles du jeu. Désormais il faut être noir pour écrire sur la négritude. A-t-on encore le droit de se plaindre lorsqu’on est un homme, blanc, élevé dans la bourgeoisie parisienne ? Même son appartenance à SOS Racisme n’évite pas à Roscoff la vindicte, les reproches, l'ostracisation et parfois le déferlement de haine. La Toile sonne l'hallali. Le gibier est à terre. Avec opiniâtreté et dérision, Abel Quentin s’empare à travers la fiction d’un brûlot contemporain : la cancel culture, ou le retour en force du puritanisme appliqué à la pensée. Brillant.


Le Voyant d'Etampes d'Abel Quentin, L’Observatoire, 372 p., 20 euros.

27 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout
bottom of page