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  • nathaliesixjesus

Le Passeur de Stéphanie Coste

Dernière mise à jour : 8 mars 2021

Prenez-vous une claque avec ce premier roman ultraréaliste sur un passeur qui a vendu son âme au diable en faisant voyager des migrants soudanais et érythréens sur des rafiots submersibles de la Libye à Lampedusa. Un enfer contemporain.



C'est le genre de roman qui ne vous laisse pas tranquille. Vous avez choisi de l'ouvrir, tant mieux car vous ne le refermerez pas avant de l'avoir terminé.


Stéphanie Coste nous fait rentrer de force dans la tête d'un bourreau

Entendons-nous bien, il ne s'agit pas d'une claque littéraire - même si le geste, lui, l'est puisqu'il s'agit de lire un texte - mais d'une claque humaniste. Dans ce premier roman, ce n'est pas tant le style qui implose mais le sujet qui irradie. Vous ne pourrez plus dire "Nous ne savions pas". Stéphanie Coste nous fait rentrer de force dans la tête de son personnage, un bourreau, pour mieux prendre conscience de la réalité des migrants qui tentent de traverser la Méditerranée entre les côtes libyennes et l'île de Lampedusa. Les élus sont peu nombreux. Plus nombreux sont les corps flottants et sans vie retrouvés sur les plages.

Point étonnant lorsque l'on découvre que les vieux rafiots appareillés étaient promis à la casse et qu'ils sont rachetés pour quelques pièces par les passeurs. Quelques coups de pinceaux antirouille, du rafistolage pour éviter qu'ils coulent dès les premières vagues et ne pas être obligés de rembourser les passagers au bord de l'abîme.

Ensuite, la technique est simple : l'un des passeurs donne un GPS à l'un des pauvres hères embarqués et lui explique que la route est facile : "tout droit". L'Europe au bout de leur horizon.

Un zodiaque ramène le marchand d'âme en Libye et abandonne hommes, femmes et enfants sans nourriture ni bouée de sauvetage aux éléments déchaînés ou à la brûlure du soleil.


J'aurais dû me méfier. En installant mon livre sur la grève, j'en oubliais que le tableau était vivant et une vague plus forte me submergea sans me laisser le temps de reculer. Résultat : chaussures gorgées d'eau et de sable, pantalon et manteau trempés, sac inondé, jusqu'au visage fouetté par l'eau salée. Adieu mes coquillages. Voilà mon livre corné et gondolé, rescapé d'un mini naufrage.


Revenons au sujet du roman et surtout à son personnage principal. Seyoum gagne de l'argent, beaucoup d'argent, en envoyant de pauvres âmes à une mort certaine. Il vient d'une des dictatures les plus féroces au monde. Pourquoi? Parce que personne n'en parle... ni les politiques, ni les journalistes. L'Erythrée est sortie exsangue d'une guerre de trois décennies contre l'Ethiopie, mais contrairement à l'Iran et l'Irak, qui après une lutte fratricide de dix ans, ont continué d'intéresser le monde à cause de leurs armes, du nucléaire et du pétrole, l'Erythrée ne possède aucun gisement d'hydrocarbures susceptibles de focaliser l'attention des Occidentaux et des Américains sur ce petit pays naguère enchanteur.


A sa tête, Issayas Afeworki, un homme formé en Chine pendant la Révolution culturelle de Mao. Il a réduit sa population, 5 millions d'habitants, en esclavage. En 2001, une immense chasse aux traîtres (entendez par là, tous les opposants au régime, puis tous ceux qui ne démontraient pas une loyauté absolue suffisamment évidente à Afeworki) les arrestations sont légions. Seyoum, dont le père, était rédacteur en chef d'un journal d'opposition, fera partie des jeunes adolescents envoyés dans des camps de redressement. Un bagne où il vit l'enfer. Comment rester humain après une telle expérience?

C'est aussi une des questions du roman de Stéphanie Coste.


Comment conserver son humanité face à l'horreur?

Seyoum a enterré celui qu'il était en Erythrée, jusqu'au jour où il croit reconnaître dans le visage maigre et fier d'une femme exténuée, des traits autrefois adorés. Peut-il s'agir de Madiha? La jeune fille appartient à un passé piétiné.

Son apparition va réveiller en Seyoum une histoire trop douloureuse pour être tolérée. Mais comment faire taire la petite voix qui parle en soi?


L'un des pouvoirs de la littérature est de nous transporter ailleurs et de nous amener à avoir de l'empathie pour des personnages issus de la réalité. Miroir fidèle ou déformant de nos vies, peu importe finalement car l'objet d'un roman n'est pas de copier à tout prix mais de rendre plausible et de déranger. Comme tout art - peintures, films, sculptures, musiques - , la littérature bouscule son lecteur. Le Passeur touche au but en ne nous lâchant pas d'une semelle.


Le Passeur, de Stéphanie Coste, Gallimard, 136 p., 12,50 euros.

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