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Frédéric Beigbeder en son royaume

Dernière mise à jour : 25 févr. 2022


Installé à Guéthary depuis 2017 avec son épouse la photographe Lara Micheli et leurs deux enfants, Frédéric Beigbeder signe avec Un Barrage contre l’Atlantique l’un de ses livres les plus personnels. Où il est question d’un homme en lutte contre l’inexorable montée des eaux au Cap-Ferret, mais aussi d’un narrateur qui se souvient de ses premières amours, et toujours et encore de littérature.





Il n’a quasiment pas changé, si ce n’est une barbe un peu plus poivre et sel. La paternité préserve. Entre deux phrases sur la nécessité de trouver de nouvelles formes d’écriture pour draguer les lecteurs des nouvelles générations, celles qui twittent, snapchatent ou instagramment plus vite que leur ombre ; puis sur l’urgence de prendre des mesures face au réchauffement climatique, Frédéric Beigbeder glisse un mot sur Oona, 6 ans, et Lenny – Léonard -, 3 ans. Sauf exception, le matin il met un point d’honneur à les accompagner à l’école puis à venir les chercher à la sortie de classe. Dans Un Barrage contre l’Atlantique, il en profite même pour confier qu’il est devenu ramasseur de Playmobil et qu’il vide le lave-vaisselle. Rassurez-vous, ce nouvel opus, ostensiblement sous-titré « Un roman français, tome 2 » possède des passages nettement plus irrévérencieux et scabreux. Qu’il nous ravisse ou nous énerve, voilà un écrivain dont on retrouve avec envie les aphorismes et les expériences littéraires. Cette fois, Beigbeder invite à tester la distanciation littéraire, à la recherche du mot bleu tel un musicien de jazz. Un combat qui n’est pas que de pure forme, dont le sujet possède du panache et des accents d’Apocalypse : tirer le portrait d’un aventurier sans espoir. Benoît Bartherotte, un homme qui se bat seul pour sauver de la montée des eaux la pointe du Cap-Ferret, abritant les fameux 44 hectares, sorte d’Eden où des Robinson Crusoé chaussés de Tod’s élisent domicile l’été (Xavier Niel, Caroline de Hanovre, Charlotte Casiraghi, …) dans des cabanes de luxe. Sous ses faux airs de dilettante, l’auteur de 99 Francs et de Windows on the world garde son à-propos intact pour dénoncer l’incurie face au dérèglement climatique. Avec son sens de la formule impeccable, il continue de nous surprendre dans l’art délicat de la confession intime.




Tu fais l’expérience de la distanciation littéraire, pourquoi ?

Un Barrage contre l’Atlantique est le livre d’un papa qui s’occupe de ses jeunes enfants ! Ce procédé est la métaphore de ma vie en pointillé… J’ai beaucoup d’admiration pour Dickens qui avait de nombreux enfants, qui parvenait malgré tout à se concentrer et à écrire de gros livres


De quand date ton réveil écologique ?

De la naissance de ma première fille Chloé en 1999. Dans 99 Francs (paru en 2000), je dénonçais déjà les conséquences néfastes de la pub en matière de surconsommation. Dans Windows on the World, je parle certes du terrorisme mais aussi d’un retour à une vie plus saine. Depuis 22 ans je répète la même chose. Ne pas prendre conscience de ce problème revient à un suicide collectif.


Ton installation à Guéthary obéit-elle à cette démarche ?

Ma vie a complètement changé depuis 2017. Je n’ai plus d’appartement à Paris. Je ne prétends pas être un citoyen exemplaire, mais nous vivons plus en accord avec la nature. On mange bio, local, on marche beaucoup, on fait du compost. C’est une vie plus apaisée. Et j’essaie de prendre le moins possible l’avion. Pour y parvenir, il faudrait interdire la ligne Paris-Biarritz !


Quand as-tu commencé à écrire ?

A 7 ans quand mes parents ont divorcé. Je tenais un vrai journal intime. L’écriture est née de l’absence de mon père. Elle sert à éterniser les choses éphémères.


Une phrase réussie devrait modifier la conscience de son lecteur comme un produit stupéfiant.

Roman autobiographique ou autofiction comme Serge Doubrovsky l’a théorisée ?

Ce livre est plus une autobiographie. Je n’ai pas changé un seul nom, je n’ai rien inventé, comme Jean-Jacques Rousseau l’a fait dans ses Confessions.

Treize ans après Un Roman français, ce n’est plus le monde aux arrêts (FB racontait comment il avait été arrêté à St Germain-des-Prés par la police et envoyé en garde à vue sur l’Île de la Cité, NDLR), mais le monde à l’arrêt, avec le confinement obligatoire pour tous à la suite de l’apparition du Covid19. L’enfermement m’oblige à me souvenir. Ce qui est intéressant c’est qu’on n’a pas les mêmes à 43 qu’à 55 ans. A 40, j’étais moins obsédé par mes premières amours.


Dans ton roman, tu professes qu’il est crucial de réinventer notre façon d’écrire si nous ne voulons pas que la littérature disparaisse au XXIe siècle.

La durée de lecture diminue, on passe notre vie sur nos téléphones et nos ordinateurs C’est un peu paranoïaque de dire qu’elle va disparaître, en revanche, un romancier doit sans cesse se poser la question de comment capter l’attention de nouveaux lecteurs qui sont dispersés, chaotiques. Il faut réinventer la langue ; la forme est un enjeu aussi crucial.


L’enveloppe est-elle importante à ce point ?

La forme est capitale et on ne se la pose pas suffisamment alors qu’au XXe siècle, elle l’était, d’abord avec les Surréalistes, puis avec le Nouveau Roman.


Pourquoi Benoît Bartherotte t'a-t-il impressionné ?

Partout dans le monde, des villes côtières en péril prennent la mesure du danger qui les menace : la montée des eaux, due au dérèglement climatique. Les Pays-Bas et New York, construisent des digues, Monaco et Singapour avancent sur la mer … sauf en France. Il y a un gars un seul, Benoît Bartherotte, qui depuis 1985 se bat contre l’Atlantique et a réussi sur ses deniers propres à repousser l’inévitable – selon une étude de 1994, le Cap Ferret aurait dû être sous l’eau depuis 2014 - et malgré cela, certains le critiquent. C’est pour cela qu’il me fascine. On fait beaucoup depuis deux ans pour le Covid et on ne fait strictement rien contre le changement climatique à part des grands discours et des réunions de chefs d’Etat. On a accepté des choses incroyables depuis deux ans, toutes les libertés instantanément, alors qu’en matière écologique, on attend qu’il fasse 45 degrés pour prendre de véritables mesures !


Ton engagement écolo ?

Notre vodka Le Philtre est bio, la bouteille est fabriquée à partir du verre recyclé en Italie, l’alcool vient de Cognac. Nous soutenons l’association SurfRider qui a réussi à faire interdire les sacs plastique. En en ramassant les déchets sur les plages, on voit qu’il n’y a plus de pailles ni de couverts en plastique donc les interdictions fonctionnent.


Aimerais-tu faire de ta maison une villa comme celle de Benoît Bartherotte, ouverte aux vents, au sens propre et figuré ?

Michel Houellebecq est déjà venu travailler chez moi, j’ai un studio indépendant, mais avoir deux enfants en bas âge n’est pas idéal comme environnement. Il y a quelques années j’avais repris la maison de mon grand-père à Pau, la Villa Navarre, et j’ai eu cette expérience de patron d’hôtel (il a depuis revendu ses parts). Cela me plairait de trouver une grande maison pour faire des chambres d’hôtes et permettre aux écrivains de venir en résidence. Je ne suis pas misanthrope.


Comment vois-tu Paris maintenant ?

Comme un touriste ! J’ai besoin d’aller au café de Flore, chez Lapérouse parce que c’est le plus vieux restaurant de Paris, à Notre-Dame, acheter un livre chez Shakespeare & Cie, je redécouvre les vieilles caves à jazz, comme le Caveau de la Huchette où sûrement Boris Vian est venu… Avant de déménager à Guéthary je n’allais pas dans tous ces endroits. J’organise aussi des dîners avec des gens que j’apprécie. Rien à voir avec les relations mondaines. Cette dichotomie, cette séparation crée du rapprochement et donne une vérité aux relations. Ce qui ne m’empêche pas de vouloir m’étourdir. Cela me fait rire quand j’entends « Frédéric s’est calmé ».


"Tout livre est un vitrail : on tente de voir autre chose au travers"

La littérature aide-t-elle à aller mieux ?

Je ne crois pas que la littérature soit une thérapie, ni un Lexomil. Je suis très hostile à l’idée d’une littérature feel good book. Je suis partisan de Baudelaire. Cela dit, j’ai l’impression d’aller mieux quand même, que clarifier les choses fait du bien, puisque c’est exactement le projet de Un barrage contre l’Atlantique. Au début il y a un homme esseulé, très dispersé, tout cela est désordonné, puis quelque chose est né mystérieusement avec ce livre. Cela aide de noter des phrases sur son malaise. Mais ce n’est pas le but. Le but c’est la beauté, la vérité. Dans mon cas, cela passe peut-être par une certaine alternance de satyre et de sincérité, j’ai fait des livres beaucoup plus satyriques que celui-là. Un barrage contre l’Atlantique est particulièrement honnête.


La littérature est-elle une religion ?

Je suis non croyant même si je fais beaucoup d’efforts dans ce sens, je suis un écrivain catholique mais sans Dieu. J’ai fait un séjour chez les moines (pour un ouvrage collectif, Trois jours et trois nuits, le grand voyage des écrivains à l’abbaye de Lagrasse, Fayard-Julliard), et mon texte est habité par ces questions. Je ne crois pas que notre vie se résume à dormir, se lever et manger, il y a autre chose… et pour moi c’est la littérature, ce qui joue le rôle de Dieu. L’immatériel, je le trouve quand je lis certaines pages de Marcel Proust. La littérature nous emmène dans des zones spirituelles plus importantes et plus belles que la réalité animale.


Ta quête de la nature relève-t-elle un peu de ton chemin vers la foi et la spiritualité…

Parfaitement, ce Barrage est peut-être un geste religieux. C’est ce que pense Benoît Bartherotte, en tant que catholique, il considère que son combat est spirituel. L’écriture n’est pas un acte anodin. On est dans un état métaphysique, on cherche quelque chose de plus grand que soi, de supérieur.


Cette interview a été réalisée pour le magazine Point de Vue. Je la restitue ici dans une version plus longue.




Sa Pénélope :

Lara Micheli, son épouse, à qui il dédie son livre. Photographe, elle va exposer en avril prochain à la galerie Salon H, 8 rue de Savoie, Paris 6ème.



Sa garde rapprochée :

Son frère Charles Beigbeder : « J’aime me dire que je suis le vilain petit canard et le raté de la famille et lui aime bien que l’on dise qu’il est le plus doué, mais c’est de l’autodérision. En réalité, on s’entend très bien. Je n’ai pas l’impression d’une compétition, cela s’est décidé à 8, 9 ans, il aimait les maths et moi la littérature. »

Avec leur ami d'enfance, le publicitaire et producteur Guillaume Rappeneau, Charles et Frédéric se sont associés pour lancer Le Philtre Organic Vodka.


Ses amis :

Edouard Baer : l’ami fidèle. « Nous nous rencontrés quand j’avais 16 ans, lui 15... Il est l'être le plus brillant que je connaisse, mais il est aussi très curieux des autres. C’est une qualité rare, savoir écouter les autres. »


Frédéric Schiffter : « Je l'aime beaucoup. Nous passons régulièrement de délectables soirées de morosité à Biarritz (pour paraphraser son recueil d’aphorismes publié aux éditions du Dilettante en 2009) ! »


Nicolas Bedos : « On a connu des hauts et des bas, je suis heureux de le voir s'épanouir et être moins angoissé. C’est un ultra-sensible qui parvient à vaincre son malaise existentiel à travers son art. Après le théâtre, la presse et la télé, le cinéma est le mode d'expression qui lui convient le mieux. »


Le héros de son livre :

Benoît Bartherotte : « le Sisyphe gascon du Cap-Ferret » lui a été présenté par Laura Smet.


Valérie Lemercier : Son film sur Céline Dion, Aline, m'a fait pleurer du début à la fin. C'est son meilleur film et son premier au 1er degré : l’enjeu est très important car elle a osé sortir de la dérision pour tendre vers la sincérité.


Un ou une écrivain.e à (re)lire ?

Colette : « D’aucuns penseront que ce choix est assez classique en apparence. En fait, pas du tout car elle était une femme libre et indomptable. J’admire sa langue limpide. Il y a peu d'auteurs que l'on peut lire et relire autant sans en percer les mystères, comme dans Les Vrilles de la vignes (Livre de Poche, Libretto).


Jean-Jacques Schuhl, : « J'aime la poésie en prose, ce vers quoi je tends moi-même. » Les Apparitions (NRF, Gallimard).


Le président du Prix Maison rouge à Biarritz, Philippe Djian : « Un des auteurs qui m'a donné envie d’écrire pourtant je l'ai rencontré tard. C’est en lisant Maudit Manège (Flammarion, 1986) que je me suis dit « Voilà, c'est ça que je veux faire !


Le meilleur livre de 2021 ?

Le Voyant d'Etampes d'Abel Quentin, prix

Maison rouge (à Biarritz, dont il est membre) et Prix de Flore (dont il est le créateur et le président) : « L’histoire d’un prof qui ne peut plus enseigner ; or quand on ne peut plus transmettre, ça se termine par des décapitations. Un livre à la fois sérieux et plein d’humour et d’intelligence. »



La bande-son d’Un Barrage contre l'Atlantique :

The Forse horsemen d’Aphrodite's Child : "Sur l’album 666, avec Demis Roussos à la guitare et au chant. J'entendais cette chanson très psychédélique chez mon père. Il ne faut pas avoir peur du mot Apocalypse, je le trouve très beau. Du grec apokalupsis, qui signifie la révélation divine, il annonce le changement et le dévoilement ! »


Pour faire un don à l’association : https://www.facebook.com/defensedelapointe/.


Un Barrage contre l’Atlantique, Grasset, 272 p., 20 euros.

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